Les larmes de l'Abuelo

Santiago, le grand-père m'avait tellement parlé de cette dernière semaine dite des courses dures, pour un baptême taurin, autant aller à Madrid, au final de cette San Isidro 2050. Toute mon enfance, j'avais entendu « El Viejo », dans le SABIR qui le caractérisait : dale sitio, cruzate, déclinant les oppositions : toristes, toreristes, les Sévillans artistes, les belluaires « con huevos », les cornes arréglées, afeitées, la caste. Vamos.

Il est vrai que pour un voyage initiatique, le départ par téléportation dans une carlingue-salon de Iberia Space avait beaucoup moins de classe que les antiques Air bus A330. Mais Marignane – Barrajas 7 minutes, hombre ! L'arrivée à Madrid était simplifiée : Puerta del Sol, quartier taurin. Zone unique peseta était clairement indiquée.

Je n'étais pas un expert de la langue de Cervantès et l'utilisation adéquate de Ser et Estar, me posait encore quelques difficultés et malgré mes prénoms Santiago, Angel, mes origines non hispaniques étaient vite démasquées .L'arrivée à la pension Alfarol , calle Ventura de la Vega, se fit exactement comme dans les récits de mon Abuelito. Il fallait sonner, donner son identité systématiquement que cela soit midi ou minuit, cela nécessitait d'ailleurs une présence quasi-sacerdotale des membres de la famille, pour un temps plein de concierge 24h sur 24. Je dus décliner cette litanie généalogique propre à toutes les cultures latines, « je suis fils de, petit-fils de », ce dernier détail d'ailleurs déclencha l'ouvre porte.

Après deux étages à piè, je reconnus Paquita à la porte de l'hostal, « la duena » avait le volume physique et le bilinguisme (ce qui était commode) de ses fonctions comme son aïeule Josefa.

Quelques journalistes avaient établi leur quartier général dans la pension. Il est vrai que les revues taurines avaient quasiment disparu du paysage de la presse écrite. Seuls quelques comptes rendus, astucieusement cachés dans les pages centrales des quotidiens entre les mouvements boursiers, les résultats du championnat de Roller Ball, permettaient à l'aficionado d'assouvir sa passion.

Dans le même ordre d'idées, le directeur du journal s'encanaillait un peu, le classique syndrome du voyeur, le plaisir sans le risque, et ne s'attirait pas les foudres des puissants lobbies anti taurins. Ce mouvement s'était très naturellement développé dans les pays nordiques, un peu plus haut que la région de Bourges (France) mais le phénomène s'étendit, dans les années 2000, d'une manière catastrophique au sein même de la péninsule ibérique. La fiesta brava diminuait comme une peau de chagrin ; après la Catalogne, la Galice, le pays basque et une partie de la vieille Castille , les arènes fermaient définitivement leurs portes.

C'est dans le hall, devant la table basse où s'accumulaient les trois derniers numéros des revues Hola, Gente, Senora, que je rencontrais le très célèbre revistero Pedrito, de la dynastie des Del Pozzo (1), chroniqueurs depuis trois générations. Il me narra avec un ton désolé la nouvelle mouture du règlement taurin donc l'article 83 bis, permettait 30 minutes de faena au troisième tiers sans avis sonné. Il m'apprit d'ailleurs que le dernier et ultime numéro de la célèbre revue « Bos Y Taurus » était sortie en décembre 2049 à son grand regret. Il travaillait donc en « free lance ».

Je pris possession de la chambre 8 et je m'allongeai. Le roulement des tambours et les sonneries de cuivre rappellent que cette salle de spectacle polyvalente de Las Ventas avait une connotation taurine à l'origine. Confortablement installé, l'écran digital me présente le programme du jour et donne le fonctionnement du boîtier électronique à bouton unique, qui est devant moi.

23 ième spectacle San Isidro samedi 20 mai 2050

El Buli : 6 ième despedida à las Ventas, kevlar et or.

Joselito V : premier torero issu d'un clonage humain effectué par l'empresa Chapero : kevlar, or et nazaré

Jamonito de Triana : kevlar, noir, azabache. Confirmation d'alternative n°1030.

 

Pour les néophytes, nous rappellerons que le kevlar est obligatoire depuis 2010 (kevlar licence Dupont de Nemours).

 

Cuadrillas correspondantes.

Deux hippoimmobiles : Relampagito de Honda et Taffalla de Seat

(dans le cadre des accords hispano-nippons)

Les hippoimmobiles remplacent les chevaux (décision de la SPA mondiale Mars 2015)

Température intérieure 25° Taux d'ozone 31%

Température extérieure 30° Plein absolu

Hygrométrie 65%,

 

Depuis les années 2015, grâce à une subvention européenne, puis mondiale la plupart des arènes de première sont couvertes et permettent que les toros ne soient plus incommodés par un taux d'ozone trop élevé (conférence de Kyoto 2010).

2 Toros de Jondecq

2 Toros de Domella

2 Toros de Torrestrilla

sobreros de ganaderias françaises (obligatoires)

En fait, les trois élevages sont présentés sous le même fer pour cause d'insémination. Bien présentés, noirs, sauf un berrendo (maladresse de tube à essai dans le labo ?), d'armures standard. Depuis 15 ans, les armures sont arregladas à 18 mois pour éviter tout traumatisme au toro (SPA mondiale).

 

Le premier toro Visionario est accueilli par Jamonito de Triana. Début de faena de capote classique 14 bis dite « à la sévillane », soit pour les néophytes deux ¾ de véronique et ¼ de ½ véronique.

Entrée des hippoimmobiles qui se rangent parallèlement aux barrières, position dite à la « carioca », qui permet l'introduction du bicho dans le dit couloir, sans risque pour les hommes. La montre digitale de Las Ventas (licence Yema) se met en marche pour contrôler les deux minutes réglementaires de la mono pique. Le quite est effectué à l'aiguillon électrique par le « singe savant » de l'intérieur du callejon (sécurité oblige). Nous remarquons cette année les limites tracées sur le dos de l'animal qui permettent de piquer entre la queue et l'arrière du morillo pour éviter tout problème éthique.

Après, la classique banderille posée à deux mains par chaque subalterne, salut de Miguelito del Batan pour sa pose dite « Al relance por dentro ».

Jamonito commence sa faena de muleta par des derechazos droitiers et gauchers, puis pecho des deux côtés « tangentielle à la Ponce », clin d'œil aux anciens. Il faut rappeler qu'il est interdit de citer le toro à plus de deux mètres (SPA mondiale 2028). Après les traditionnels moulinets, passe du drapeau et matelotinas, le moment de vérité. Le torero lève l'espada d'électro-anesthésie et officie (les toros ne sont plus … mais endormis). Pendant les cinq minutes de syncope, l'écran digital indique au public si l'emplacement du geste est bon.

Les ampoules clignotent devant chaque pupitre des tendidos et affolent la cellule photo électrique du palco présidentiel. Vuelta fêtée avec une oreille (en carton). A noter un incident dans le tendido sept (vêtu de vert, règlement intérieur de la plaza) où les socios se lèvent à la sixième minute et non à la troisième et à la cinquième habituelles.

Le tiers suivant fut rythmé par le bruit lancinant d'un aspirateur. Curieusement Paquita ne faisait jamais le ménage l'après midi. Pour activer ce réveil migraineux, j'allais utiliser ma formule péremptoire et magique : « café solo, cortito, sin azucar », à la pâtisserie la Suiza sur la plaza Santa Ana.

Devant moi, le spectacle de l'Hôtel Victoria était toujours magique même si depuis trente ans, la belle bâtisse avait cédé la place à un hologramme créé par source laser. Au premier plan, un coche de cuadrilla, en trompe l'œil attendait éternellement ses occupants. Je fus rapidement servi, peu de monde pour un samedi. L'unique journal de Madrid « El Capitaleno » attira mon regard  par sa date : Domingo et ce papier froissé dans ma poche, un billet Tendido 8 m'interpella …

Tout me revint : le rendez vous avec les copains au dessolladero , las tapas au rincon del Rocio, les Cuba libre à la Villa Rosa. Dans le grand ciel bleu madrilène, un unique nuage déversa tout à coup quelques gouttes de pluie sur la place.

L'Abuelo lui savait.

Brindis à Jacques, Paul, Ange, mes aïeux

(1) Du Puits

11 novembre 2006

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